DANS LA BOITE AUX LETTRES – 3
JE SUIS ÉCRIVAIN
On ne devient pas écrivain lorsqu’on est publié. On est publié parce qu’on est déjà écrivain.
Pendant longtemps, j’ai attendu, attendu qu’un éditeur me dise que j’étais écrivain.
J’ai attendu qu’un contrat, qu’une institution me dise que j’étais écrivain.
J’ai attendu qu’un statut, une reconnaissance ou une validation extérieure me donne enfin le droit de prononcer cette phrase sans avoir l’impression d’usurper quelque chose.
Aujourd’hui, je crois que j’ai fini d’attendre.
Je suis écrivain.
Pas parce qu’un éditeur l’a décidé. Pas parce qu’un contrat l’a validé. Pas parce qu’un jour quelqu’un me remettra un badge officiel m’autorisant à exister.
Je suis écrivain parce que c’est ce que je fais. Et surtout parce que c’est ce que je suis.
Ce que l’on ne voit pas quand on dit « j’écris »
Je me rends compte que beaucoup de personnes imaginent encore l’écriture comme une « activité » que l’on pratique « de temps en temps », comme une occupation sur un coin de table. On s’assoit devant un clavier. On écrit quelques pages. On ferme l’ordinateur en rêvant à la célébrité comme une midinette au prince charmant.
Fin de l’histoire.
Je ne leur en veux pas. C’est la partie visible fantasmée. Mais la partie visible n’est qu’une infime partie du travail.
Écrire un roman, ce n’est pas seulement écrire. C’est réfléchir, chercher, lire, se documenter.
C’est construire des personnages, créer des trajectoires, résoudre des incohérences, réécrire des scènes entières, supprimer des chapitres auxquels on tenait.
C’est comprendre pourquoi quelque chose ne fonctionne pas, revenir en arrière, repartir autrement, passer des heures à chercher le détail juste qui donnera sa vérité à une scène.
C’est aussi vivre pendant des années avec des personnages qui continuent à exister dans un coin de la tête alors même que l’ordinateur est éteint.
C’est parfois se réveiller avec une solution narrative, c’est interrompre une promenade parce qu’une idée vient d’apparaître.
C’est passer davantage de temps à penser un livre qu’à taper les mots qui le composent.
Construire une œuvre : pas seulement un manuscrit, il y a tout le reste
À tout cela s’ajoutent les articles, le site internet que j’ai appris à construire, sécuriser et à gérer. Ce sont aussi aussi les réseaux sociaux. Les recherches. Les lectures. Les échanges. Les corrections. La réflexion sur la diffusion des textes. Mais encore, la préparation des soumissions aux maisons d’édition.
Tout ce travail existe. Même lorsqu’il est invisible. Et je crois que c’est là que naît souvent le malentendu. Parce que ce qui est invisible est facilement considéré comme inexistant.
Quand le travail ne ressemble pas à un travail : ce que les autres croient voir
Quand on ne voit pas quelqu’un partir au bureau le matin, on imagine parfois qu’il ne travaille pas.
Quand on ne voit pas le chantier intérieur, on imagine qu’il n’existe pas.
Alors je résume :
- Elle écrit.
- Elle s’occupe.
- Elle a du temps.
- Elle gribouille.
J’avoue que cette idée me fait sourire aujourd’hui.
Pas parce qu’elle est méchante. Parce qu’elle est incroyablement éloignée de la réalité.
Le bilan est en fait celui-ci. J’ai plusieurs manuscrits terminés, environ 300 000 mots cohérents, lus, reconnus comme valables. J’ai construit un univers romanesque qui m’accompagne depuis des années, créé un site d’auteur, écris des articles.
Je développe une présence en ligne, j’envoie mes textes aux maisons d’édition, je travaille chaque jour une douzaine d’heures à faire vivre cet univers.
Je ne suis pas en train de jouer à être écrivain.
Je suis en train d’écrire.
La différence est immense.
Quand j’ai confondu publier et exister : l’illusion de la reconnaissance
Pendant longtemps, j’ai cru que le jour où un éditeur me publierait, je deviendrais enfin écrivain.
Aujourd’hui, je vois les choses autrement.
Si un éditeur me publie un jour, cela changera la diffusion de mon travail. Cela changera peut-être sa visibilité. Cela changera peut-être son avenir.
Mais cela ne changera pas ce que je suis.
Parce qu’un écrivain n’apparaît pas le jour où son livre arrive en librairie.
Le livre arrive en librairie parce qu’un écrivain l’a écrit.
L’ordre des choses est important.
Je ne sais pas encore où cette route me mènera. Je ne sais pas si mes romans trouveront un éditeur.
Je ne sais pas combien de lecteurs les liront ou quelle forme prendra cette aventure dans cinq ans.
Mais je sais une chose.
Je n’ai plus besoin d’attendre qu’une institution, un employeur, un éditeur ou quiconque me donne la permission d’exister.
Je suis écrivain.
Et il était temps que je le reconnaisse moi-même.

