LES ÉCRIVAINS SONT DES VOLEURS DE MAISONS
On imagine souvent que les romanciers inventent tout.
Des personnages surgis de nulle part puis des paysages entièrement imaginaires. Ou bien des maisons que personne n’a jamais habitées. Comme si l’écriture relevait d’une forme de magie capable de créer un monde à partir du vide.
La réalité est plus discrète.
Les écrivains sont des voleurs très particuliers. Ils prennent des morceaux de leurs propres maisons disparues et les cachent dans celles de leurs personnages. Puis ils prétendent que c’est de la fiction.
Une cuisine aperçue dans l’enfance devient celle d’un héros. Un jardin perdu réapparaît dans un autre pays. Un parfum de pluie sur une pierre ancienne traverse les années pour renaître au détour d’un chapitre.
Ce ne sont pas des copies fidèles. Ce sont des fragments.
Un muret de Bretagne peut se retrouver en Écosse. Une fenêtre d’appartement peut s’ouvrir sur une mer qui n’a jamais existé. Un fauteuil oublié depuis vingt ans peut devenir le refuge d’un personnage inventé.
Les lieux que nous écrivons portent souvent davantage de vérité que ceux que nous décrivons.
Lorsque je crée un décor, un personnage, je ne pars jamais complètement de rien.
Je m’aperçois souvent, bien après avoir écrit une scène, que telle maison emprunte quelque chose à un lieu aimé. Qu’un jardin ressemble à un autre. Qu’une lumière appartient à un souvenir enfoui. Qu’une personne a déjà été rencontrée dans la vraie vie ou… dans une autre fiction.
L’écriture fonctionne ainsi. Elle recycle silencieusement nos paysages intérieurs.
Peut-être est-ce pour cette raison que certains lecteurs ont parfois l’impression qu’un lieu fictif existe réellement. Parce qu’au fond, il existe. Pas dans la géographie. Dans la mémoire.
Les romans sont remplis d’endroits que nous avons perdus, quittés ou rêvés.
Un village peut contenir plusieurs villages. Une maison peut en abriter dix autres. Un personnage peut porter en lui les traces de plusieurs personnes rencontrées au cours d’une vie.
La fiction ne naît pas de l’oubli du réel. Elle naît souvent de sa transformation.
J’aime penser qu’écrire consiste moins à inventer qu’à assembler.
J’aime penser qu’écrire consiste moins à inventer qu’à assembler.
Assembler des émotions, des paysages, des voix, des silences. Assembler des morceaux de vie jusqu’à créer quelque chose qui n’a jamais existé sous cette forme et qui, pourtant, semble familier, des vies brisées ou au contraire remplies de joie et d’amour…
C’est peut-être pour cela que certains lieux de fiction nous touchent autant. Ils sont bâtis avec de la mémoire humaine.
Et parfois, sans même nous en rendre compte, nous écrivons une maison pour pouvoir continuer à habiter celle que nous avons perdue.
Et parfois, sans même nous en rendre compte, nous écrivons une maison pour pouvoir continuer à habiter celle que nous avons perdue.
Les lecteurs appellent cela de la fiction.
Les auteurs savent qu’il s’agit aussi, d’une manière de rentrer chez eux.


